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Fablab, Hackerspace, les lieux de fabrication numérique collaboratifs

Enjeux socio-politiques

Les lieux de fabrication numérique collaboratifs portent la plupart du temps un projet socio-politique plus ou moins affiché : outil militant, lieu de questionnement et d'émancipation, mais aussi lieu où la production peut se faire différemment. En donnant les moyens de transformer notre rapport aux objets du quotidien, à leur fabrication, les lieux de fabrication collaboratifs ont ainsi un rôle éminemment politique à jouer. Ils permettent de repenser et d'expérimenter de nouveaux modes d'interactions socio-politiques.

Militer au-delà du réseau internet

Pour certains acteurs de cet univers, la création de lieux de fabrication numériques collaboratifs est un acte militant, permettant de poursuivre les actions menées dans et pour le réseau internet au-delà de son seul coté virtuel. C'est généralement le fait d'hacktivistes*, terme mélangeant hacker* et activist, décrivant les personnes qui donnent à leurs actions de hack* une portée, un usage politique.

On peut rapprocher l'arrivée dans les hackerspaces de moyens de fabrication avec la prise de conscience de plusieurs de ces hacktivistes qu'au delà de son coté virtuel, internet repose sur un ensemble de choses bien concrètes, c'est-à-dire l'infrastructure matérielle: câbles, routeurs, fibre optique...

Citons par exemple le collectif telecomix, qui agit en faveur de la liberté d'expression et se donne en particulier pour mission de garantir un accès libre à internet pour tous, y compris en situation de crise, y compris en environnement difficile. Ils agissent ainsi pour déployer des infrastructures de télécommunication, qu'ils souhaitent effectivement maîtriser et défendre pour qu'internet fonctionne comme dans la vision idéale (idéalisée) qu'en ont la plupart des gens et les hacktivistes.

Ensuite, on retrouve parmi les hacktivistes toute une mouvance qui souhaite, par la libération du matériel, optimiser la qualité de celui ci pour répondre au mieux aux défis tels que l'exploitation des ressources naturelles, ou l'accès égal de tous les humains à celles-ci. Citons la démarche du mouvement Open Source Ecology (http://en.wikipedia.org/wiki/Open_Source_Ecology) et leur projet de Global Village Construction Set, le kit mondial de fabrication de village (et par extension, de civilisation), constitué de tout l'équipement nécessaire, dont les plans sont diffusés sous licence libre.

Voir également à ce sujet la conférence "one network, one world" de Vinay Gupta (http://www.hexayurt.com). En particulier, la citation suivante (extraite de cette conférence) explique la motivation que peuvent avoir certains hackers traditionnellement concernés par le logiciel libre, de s'intéresser également au matériel : "we're basically fighting for free software... that runs on hardware manufactured by slaves", qu'on peut traduire par "nous luttons pour le logiciel libre... qui tourne sur du matériel fabriqué par des esclaves".

Questionner les a priori techniques et sociaux

L'ouverture de ces lieux au grand public sans distinction préalable est une nouveauté en soit. Par frottement entre des publics variés, elle génère de nouvelles envies, une nouvelle assurance face à ces technologies inconnues. Dès lors, ce mélange d'horizons permet à une certaine créativité de s'exprimer plus librement, dans l'utilisation de ces outils, dans leur détournement de leur fonction première et le jeu qui l'accompagne.

Parfois, à l'aboutissement d'un projet mené dans ces lieux, un membre sent qu'il lui aurait été difficile de le réaliser dans un autre contexte plus formel, comme dans le cadre de son travail ou à l'université, et combien ce nouvel environnement plus ouvert lui a permis d'avancer dans ses objectifs.

Aussi, par une pratique et un usage appliqués de technologies et techniques qu'il n'aurait pas pu découvrir ailleurs, ce membre constate la force émancipatrice d'un tel dispositif. Il se questionnera alors sur la légitimité de certaines pratiques ou a priori consistant à séparer les savoirs dits "intellectuels" et les "savoir-faire", que l'on rencontre souvent autant à l'école, à l'université et dans le monde de l'entreprise.

Ces lieux peuvent ainsi être le cadre d'une transformation du rapport au travail et à l'apprentissage : contrairement au monde de l'entreprise et de la formation professionnelle traditionnelles, où il y a un rapport clair entre enseignant et apprenant, personnel technique et administratif, concepteurs et ouvriers de fabrication, où les rôles sont clairement séparés et imperméables, les lieux de fabrication collaboratifs permettent de s'affranchir de telles distinctions.

Au-delà de la créativité technique engendrée par ces déplacements, on observe aussi un mouvement latéral socioprofessionnel qui permet aux membres de tester des positions de vie qui ne leur sont pas accessibles au vu de leur parcours. L'environnement mixte des fablabs permet donc de faire sauter localement certains verrous sociaux, comme dans de nombreuses associations, mais ici dans le domaine particulier de la technique.

Devenir un acteur éclairé

En donnant la capacité à tout un chacun de s'approprier diverses techniques et technologies, ces lieux permettent une émancipation individuelle et de groupe. En particulier, donner la capacité d'expérimenter avec des objets techniques peut permettre de ne pas subir les avancées technologiques, mais d'y contribuer ; de ne pas être dépassé par les outils et techniques nouvelles, mais d'en tirer le plein bénéfice. Chacun peut donc ainsi trouver son usage propre à une technique ou un objet donné et de mieux contrôler à la fois son présent, mais, par la même voie, son avenir.

L'emprise de ces technologies sur nos vies, en particulier de l'informatique pure ou embarquée, est tel qu'il semble pertinent d'espérer pour chaque citoyen une culture générale dans ces domaines. On considère parfois que l'incapacité à écrire voire comprendre les tenants et aboutissants de l'écriture de code informatique est une forme d’illettrisme moderne. Les différents plans de plusieurs ministères visant à introduire un enseignement informatique obligatoire ou à vouloir réduire une "fracture numérique" sont là pour en témoigner. Par conséquent, on comprend pourquoi il serait souhaitable de ce point de vue d'ancrer ces thématiques dans le socle de connaissances et compétences fondamentales enseignées à l'école. En attendant ou en complément, le lieu de fabrication collaboratif se met en place pour remplir cette tâche visant à préparer un meilleur avenir individuel et industriel pour tous.

Au delà de ces aspects individuels, les avantages de la démarche "libre" sont nombreux, car elle permet d'aborder de façon radicalement différente bon nombre de problématiques actuelles :

  • le concept d'obsolescence programmée* n'a pas de raison d'être, voire, est impossible dans le contexte d'objets dont la conception est faite de manière ouverte ;
  • l'adaptation des objets aux besoins réels des utilisateurs finaux pour éviter ainsi la surconsommation qui découle directement de la fabrication faite par chacun ;
  • l'impact écologique d'objets fabriqués localement, modifiables, réparables, recyclables, est facilement moindre que ceux produits en masse.

On comprend alors que la démarche soutenue par les lieux de fabrication numérique collaboratifs est un moyen concret de transformer en profondeur tout un ensemble de mécanismes existants, et dont les limitations sont aujourd'hui source d'intenses réflexions.

Localiser et repenser la production

L'implication de l'utilisateur dans la conception et la réalisation de nouveaux objets permettra tout autant de démystifier la complexité technique, de diminuer l'impression de pression permanente maintenue par la technique, que de relocaliser la production. Il s'agit alors de pouvoir mettre un visage sur un objet, de l'humaniser, et de répondre à des besoins individuels par des réponses individuelles de proximité. Ce changement de paradigme ouvre de nombreuses perspectives pour les modes de production.

Associer les consommateurs et les producteurs

Les lieux de fabrication numérique collaboratifs tendent à supprimer la séparation imperméable entre producteur et consommateur, puisque ce dernier (qu'on pourra alors plutôt qualifier d'utilisateur) peut intervenir dans les processus de création et de production des objets, en particulier par la définition des usages, mais aussi éventuellement de la technique. Cette méthode avait déjà été introduite, en particulier en informatique, dans les méthodes dites agiles.

Dans la grande consommation, ce mouvement a cependant été plus difficile à introduire. Il se concentre souvent sur un jury de consommateurs, qui ne viennent qu'après-coup, ou encore sur des sites permettant aux utilisateurs de déposer leurs idées ou faire des remarques sur des produits existants (que l'on appellerait rapports de bugs* dans d'autres domaines). Si ces actions ne sont pas inutiles pour évaluer ou améliorer la qualité d'un produit, il n'en reste pas moins que l'échange est souvent unidirectionnel et vertical contrairement à ce que l'on trouve dans les fablabs et structures du genre et qui vont beaucoup plus loin dans l'intégration des différents acteurs, sans attendre d'emblée, de retour particulier.

Optimiser la réussite des produits

On déduit des remarques précédentes que la tendance à concevoir des objets et à les soumettre est extrêmement coûteuse. On estime que 10% des produits imaginés sortent. Que seulement 1 produit sur 2 trouve son public et que parmi ceux-ci seulement 25% approximativement sont rapidement rentables, parfois à grands coups marketing avec les coûts qui en découlent. Prenons l'exemple des liseuses imaginées en 1992 et qui ne se diffuseront à grande échelle qu'à partir de 2010 (http://fr.wikipedia.org/wiki/Liseuse) à cause de diverses difficultés incluant l'aspect technique et humain (confiance dans les prestataires, compatibilité des formats...).

Les laboratoires de fabrication montrent qu'il est possible d'inverser la tendance : on ne produit pas en amont en espérant que les consommateurs vont vouloir le produit (quitte à les "forcer" par le marketing), mais chacun produit selon sa demande : la demande précède l'offre, et le lien entre les deux est fluidifié, puisque le fait d'acteurs identiques.

Des produits sur mesure à petite échelle

Il devient alors possible, éventuellement sur la base de produits existants, de produire les objets à la demande. Cela existe déjà en partie dans certaines industries, avec les multiples options proposées. Mais ici le procédé va plus loin : l'industriel n'est pas qu'un prestataire qui fabrique les produits, il est surtout celui qui les propose, avec ou sans des collaborateurs d'horizons différents. Les laboratoires de fabrications ne modifient donc pas que la conception ou le prototypage, mais également la vision qu'un industriel peut avoir de sa place dans l'économie.

Une sorte de production à la demande conduit aussi, au sens des industriels, à une suppression des stocks et fonds de roulement associés, ainsi qu'à la transformation radicale des questions de logistique, puisque l'objet n'est fabriqué qu'une fois commandé, éventuellement adapté par l'utilisateur qui doit alors avoir accès au plan pour modifier lui-même l'objet ou à un service qui l'accompagnera dans cette tâche. L'objet final peut également être fabriqué au plus près de l'utilisateur final, voire, en collaboration avec l'utilisateur final.

La production à la demande implique potentiellement que l'industriel casse sa logique du secret pour que le sur-mesure soit possible, pour assurer un produit qui corresponde réellement aux besoins particuliers. D'une certaine façon, il s'agirait de mettre en œuvre une politique économique proche d'un artisanat évolutif et adaptatif, qui pourrait pourquoi pas être basé sur des recherches et prototypes imaginés en laboratoire (universitaire, industriel ou de fabrication collaborative) puis mises à disposition grâce à l'expertise et à l'action facilitatrice, coordinatrice, d'industriels.

On peut imaginer que, dans la lignée des AMAP*, où des producteurs de légumes et produits alimentaires échangent directement avec les consommateurs, on trouvera dans quelques années des structures (associatives ou non) pour la fabrication locale, qui mettront en rapport les concepteurs, artisans/fabricants, et consommateurs. Cela ne constitue pas un retour en arrière vers les modes d'organisation passés, puisque la mise en réseau et l'échange d'informations se fait facilement, à l'échelle mondiale.

L'absence de rapport exclusivement marchand, et donc potentiellement déshumanisé, permet d'envisager une toute autre qualité de produit, une prise en considération meilleure des besoins des utilisateurs finaux, tout autant qu'un traitement meilleur des producteurs. La confiance rétablie, on peut alors imaginer de nouvelles synergies liées à un rapprochement du tissu social.

Il est à noter que cette vision du futur n'est pas nécessairement un objectif affiché des labs mais plus une anticipation des évolutions de la société rendus possibles par cette nouvelle dynamique.